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Vous avez choisi : Le tisseur de rêves.
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Voici où l'histoire en est rendue. Après lecture, proposez-nous une suite dans la zone prévue à cet effet à la fin du texte.
Le tisseur de rêvesChapitre 1
???
Le soleil radieux qui accueillit Michel ne cessait de le surprendre comme chaque matin où il sortait pour aller prendre son petit déjeuner sur la terrasse de l’hôtel Regency Cove, où il résidait depuis une semaine aux frais de son nouvel employeur. Il n’aurait jamais cru possible de décrocher un tel emploi dans toute son existence. Tout
avait débuté à peine une semaine plus tôt, alors qu’il se gelait
allégrement les couilles au Québec, comme à son habitude depuis sa
naissance. Il avait reçu un coup de fil du grand Henry, ce qui était
plutôt inusité, car celui-ci était disparu de la circulation depuis
plusieurs années et personne ne semblait pouvoir pointer l’endroit
exact de sa dernière escapade. Le grand était connu pour ses déboires
avec les huissiers et les agences de collection, qui n’en finissaient
plus de le pister et de le chasser tel un bagnard en fuite. Il prenait
habituellement le maquis après avoir « clenché » les
banques et les compagnies de cartes de crédit, qui avaient été assez
naïves pour lui ouvrir des comptes en son nom, dont il changeait
toujours le prénom afin de les mystifier. Ce stratagème vous laissait
cependant dans l’ignorance. Si vous aviez l’occasion de lui tomber
dessus en public, vous ne pouviez être le premier à faire les présentations,
faute de savoir quel nom il portait en cette occasion précise. Si
quelqu’un vous accompagnait, vous attendiez simplement qu’il se présente
lui-même. Si, par contre, il ne prenait pas la perche tendue au bout de
deux ou trois minutes, vous pouviez alors le nommer par son vrai prénom,
car c’était probablement celui qu’il utilisait à ce moment-là. De
toute manière, le grand ne se formalisait pas de ces choses, comme
toute personne normale l’aurait fait. C’était pour lui une seconde
nature. Il avait passé la moitié de sa vie à changer de nom pour éviter
les problèmes. Ginette lui avait donné le combiné en haussant les épaules en signe d’ignorance, montrant ainsi qu’elle n’avait aucune idée de qui pouvait être l’interlocuteur au bout du fil. Il répondit de sa grosse voix sévère, comme à chaque fois qu’il ignorait à qui il aurait affaire en répondant à un appel imprévu — Allô ! fit-il. Il s’arrêta aussitôt sans pouvoir continuer. Il fut submergé par un flot de paroles que seul le grand Henry aurait put débiter avec autant de rapidité. Il fit signe à Ginette de foutre le camp. Elle n’avait pas bougé et attendait toujours afin de savoir qui pouvait bien être au bout du fil en cette soirée hivernale où le mercure s’amusait à battre des records de froid. Elle ne lui faisait pas confiance. Elle savait bien que s’il recevait un appel de quelqu’un qu’elle ne reconnaissait pas, il y ait de grosses chances qu’il soit encore en train de « gaffer ». Il se tenait plutôt tranquille depuis quelques mois. Sa dernière aventure en Nouvelle-Écosse lui avait coûté assez cher pour calmer ses ardeurs pour l’hiver en cours, du moins le croyait-elle jusqu’à ce que le téléphone sonne cette soirée-là et qu’elle voie son air sérieux alors qu’il écoutait son interlocuteur sans mot dire.
Il
se leva soudain et disparu avec le combiné portable dans la chambre
avant, à l’abri des oreilles attentives de celle qui partageait ses
jours les plus calmes, ceux où il n’y avait pas de risque de se
retrouver dans une galère quelconque. Elle haussa les épaules en signe
d’abandon et retourna sur ses pas en direction de la cuisine où elle
était en train de faire des mots croisés alors que le téléphone
avait sonné. Henry criait au bout du fil. —
Tu dois me trouver des grenades. Je vais les tuer tous. Je suis revenu
juste pour les faire sauter les bâtards. Il
n’était plus « arrêtable ». Il déblatérait comme une
vieille sorcière enragée contre la bande de motards qui venait selon
lui d’assassiner son plus jeune fils. —
Stop ! Stop ! finit par crier Michel. Arrête, le grand, tu
parles au téléphone. Fais pas le con. Calvaire ! Tu veux qu’on
se retrouve en cellule tous les deux ? Calme-toi, calice ! Ça fait
trois ans que j’ai pas entendu parler de toi puis tu m’appelles un
bon soir pour me débiter un paquet de conneries. Non mais d’où tu
sors bâtard ? —
C’est pas des conneries. Je suis sérieux, répondit l’autre sur un
ton plus calme. —
Bon ! Eh bien ! Raison de plus pour que tu fermes ta gueule
alors. —
Euh ! Bon ! Eh bien, je viens chez vous. Je suis là dans
vingt minutes. —
Non non non ! Pas question. Je me retrouverais avec un divorce
instantané sur les bras. —
Dis-moi où tu es. Je te retrouve dans une demi-heure. —
Bon ok. Je t’attends, mais dépêche-toi. Je vais prendre une bière
en t’attendant. —Ou
es-tu ? Chez Léo ? Michel
savait que lorsqu’il se terrait, Henry se retrouvait toujours chez son
frangin de deux ans son aîné. Celui-ci, qui était tout le contraire
de son frère, n’avait jamais déménagé en cinquante-cinq ans. Il était
incrusté dans son petit logis trois pièces, qui sentait le moisi et
l’urine à plein nez. Chose pour le moins bizarre, Henry, qui portait
des costumes à mille dollars et se parfumait au Paco Rabane, ne
semblait pas relever ce fait particulier. À chaque fois qu’il se
retrouvait là, c’était comme si il n’avait jamais quitté cet
endroit horrible où son grand frère s’était chargé de l’élever
après la mort de leurs parents. Henry
arpentait le petit salon de long en large lorsque Michel pénétra dans
le petit logis en prenant une grande respiration. « Merde !
pensa-t-il. Ce grand con pourrait se payer une suite au château
Champlain où il a l’habitude de festoyer gaiement avec les cartes de
crédit empruntées qu’il trouve généralement par terre à
l’occasion. Ça aurait été plus intéressant de le rencontrer. Bon !
Quand il faut il faut. » Il se contenterait de ne pas traîner
trop longtemps dans cet endroit infect de peur que l’odeur n’imprègne
ses vêtements à lui, qui ne pouvait se permettre de les asperger de
Paco Rabane pour les rendre plus endurables à sentir. Henry le regarda
avec un air perdu. Il avait les yeux rougis par la fumée des dizaines
de cigarettes qu’il fumait à l’heure et probablement le fait
qu’il ait pleuré toutes les larmes de son corps d’homme chagriné
par la mort de son plus jeune fils. Michel se demandait lequel cela
pouvait bien être. Le grand avait des enfants partout. Tout le monde
qui le connaissaient se demandait comment il arrivait à garder la trace
de toutes ses ex et de toute la marmaille qu’il leur avait engendrée. —
Miche, Miche ! Ça se peut pas. Mon p’tit gars, Miche, y avait
juste vingt ans calice ! Ils l’ont tué. Ils l’ont tiré
calvaire ! Comme un chien, tu comprends-tu ? Comme un hostie
de chien ! —
Calme-toi le grand, calme-toi. Explique-moi ce qui s’est passé. Premièrement
qui a tué qui, et pourquoi ? Surtout pourquoi ? Le monde tue
pas du monde pour rien. Alors commence par le commencement. Conte-moi ça,
pis calme-toi saint crème ! Ou tu vas faire une crise cardiaque
drette là. Henry
fit mine de prendre son souffle en prenant une grande respiration. Son
corps d’adolescent aux cheveux blancs semblait brisé de fatigue. Son
dos semblait se recourber sous le poids de sa peine. Il avait perdu
toute la « flamboyance » que Michel lui connaissait
d’ordinaire. Le grand mesurait six pieds trois et pesait environ deux
cents livres. Il avait si souvent couru dans sa vie pour éviter les
coups et les gens qui le pourchassaient pour se faire payer qu’il
avait développé un physique de marathonien. Mais ce soir-là, un
cul-de-jatte l’aurait attrapé avec facilité. Il
se jeta soudainement dans les bras de Michel en beuglant toute sa peine,
comme un taureau qui aurait les couilles prises entre les pinces dévastatrices
du vétérinaire venu pour le castrer. —
Bon ! Bon ! Ça va, fit Miche, qui n’appréciait pas
particulièrement ce genre de débordement sentimental, surtout de la
part d’un homme. Son
petit coté homophobe ne lui permettait pas de laisser des épanchements
de ce genre prendre place trop souvent dans sa vie. Il n’aimait pas
que quelqu’un le touche. Même avec les femmes, il ressentait une
certaine gêne à se laisser « minoucher », comme elles le
lui reprochaient presque toutes. Il repoussa donc doucement le grand
Henry après quelques secondes d’effusions de sa part, en s’efforçant
de prendre un air solennel. —
On va régler ça, mon grand. Inquiète-toi pas, on va voir ce qu’on
peut faire. —
Gang de sales ! Des
asties de motards ! Chus sûr que c’est eux autres qui ont fait
ça. Il l’on trouvé juste à coté du local, dans son char, avec un
autre jeune, mort lui aussi. Trois balles dans la tête chacun. Je pense
qu’y voulait acheter de la dope pis que le deal a pas fonctionné. —
Bon ! Au moins on connaît la raison. Comment ça se fait que ton
jeune faisait affaire avec des motards ? —
Ah ben ! Tu sais comment ça se passe aujourd’hui avec les
jeunes, c’est pu comme dans notre temps. —
Ouais ! Justement on ne peut pas les contrôler. Ton jeune avait
peut-être pas d’affaire là. Tu sais comme moi que les motards jouent
pas, ces pas des garderies qu’ils opèrent. Les jeunes ont pas droit
à l’erreur. C’est un milieu qui ne pardonne pas, tu le sais comme
moi. On les a vu grandir ces motards-là. On en a presque tous dans nos
familles. Quand ils viennent en visite pour les Fêtes, c’est des bon
p’tits gars, mais quand ils s’en retournent dans leur gang, les
affaires c’est les affaires. C’est comme la police. Ceux qui ont la
malchance d’en avoir un dans la famille le laissent entrer pour les Fêtes,
mais quand c’est fini, ils le calicent dehors avant qu’y se mettent
à leur sacrer des tickets. —
Ouais, je crois bien que tu as raison. Je ferais mieux de me calmer. Michel
savait bien en son fors intérieur que Henry allait se calmer, car dans
le fond, c’était un grand froussard. Ça tout le monde le savait.
Michel savait bien qu’il était venu jusque là beaucoup plus par
curiosité que par volonté de penser à une action quelconque pour
venger Henry. —
Bon ça va. À part ce grabuge qu’est-ce qu’il y a de neuf dans ta
vie ? On ne t’a pas vu depuis des lunes. —
Oh ! Là tu vas jouir, mon ami. Je vis maintenant en République
Dominicaine. Je suis même marié à une Dominicaine. C’est la vraie
vie. Je voulais justement te proposer quelque chose avant de venir ici. Michel
voyait déjà la tête de Ginette en entendant cela. Son estomac se noua
à la pensée de la scène qui suivrait si Henry lui offrait quoi que ce
soit qui soit de près ou de loin relié à la République Dominicaine.
Elle serait furieuse et avec raison. Ils venaient juste d’aménager
dans un nouveau logis tous les deux. La garniture des fenêtres n’était
même pas encore achetée. Il se sentait tout de même prêt à écouter
Henry, quitte à en payer le prix plus tard avec sa douce moitié. —
Ah bon ! fit-il. Et qu’as-tu de si intéressant à me proposer ? —Eh
bien, reprit Henry, j’aurais un travail pour toi là-bas qui te
conviendrait à merveille. Tu parles anglais, français et espagnol. Tu
te ferais une fortune. Nous avons besoin de vendeurs multilingues.
C’est en plein dans ta ligne. Je suis maintenant propriétaire d’une
maison là-bas grâce à ce travail. C’est fantastique ! Il
était là, deux semaines plus tard, à se la couler douce au soleil, à
sept heures du matin, au lieu d’être en train d’écouter le con de
la radio donner les infos sur la circulation en banlieue, où le trafic
infernal se déroulait sur des kilomètres de long dans une tempête de
neige qui promettait aux idiots se rendant au travail, 40 cm de stuff
blanc et un retour à la maison encore plus prometteur. Tout s’était
déroulé très rapidement, après sa rencontre avec le grand et une scène
des plus déchirante avec sa Ginette, qui comprenait tout de même que
son gros n’en pouvait plus de se tourner les pouces à la maison,
faute d’avoir un projet farfelu quelconque en cours d’élaboration.
Il avait fait sa valise à une vitesse fulgurante, comme à
l’habitude. Elle ne contenait que le strict nécessaire. Il voyageait
toujours léger. On ne s’encombre pas quand on ne sait pas où l’on
s’en va. Il avait appris cela très tôt dans sa vie. Ça court mal
avec trois valises et les chances de les perdre en chemin son toujours
plus grandes. Son expérience, il l’avait acquise à grand prix. Il
avait parcouru l’hémisphère nord du globe terrestre dans tous les
sens alors qu’il était dans la vingtaine, à la poursuite de ses démons
les plus profondément ancrés au fond de lui-même. L’aventure, comme
il l’imaginait, ne concordait pas nécessairement avec la version du
parfait petit routard des éditions untel. Il avait passé plusieurs années
à jouer au chat et à la souris avec ces idiots d’Interpol, qui ne
gageaient jamais sur le bon cheval, se dit-il en riant intérieurement.
Il avait dû se mettre à nu à plusieurs reprises et ses valises
disparaissaient souvent comme par magie. Il avait dû se rendre à l’évidence,
c’était moins long de fouiller juste un sac à main que deux ou trois
valises, et ça rendait le douaniers moins curieux. Ce
fut donc comme à l’habitude qu’il fit ses bagages, c’est-à-dire
en vingt minutes. Le discours de départ fut ce qui prit la plus grande
partie de son temps avant de pouvoir prendre son envol vers cette
nouvelle aventure. Il détestait les adieux. Il n’aimait pas faire de
la peine à ceux qui l’entouraient et c’était toujours un long
processus de préparation dans sa tête à chaque fois qu’il s’apprêtait
à embarquer dans une nouvelle histoire qui, il le savait bien, se
chargerait de remplir tout son entourage d’inquiétude. Il faut bien
dire que le passé est souvent garant du futur, surtout dans son cas.
Ses multiples équipées ne s’étaient pas toujours bien terminées.
Quelques-unes d’entre elles lui avaient valu des séjours plus ou
moins longs dans les différents pays qu’il aurait préféré visiter
sous un autre angle. Mais finalement, il s’en était toujours assez
bien sorti, pensait-il à ce moment-là. Son hébergement le plus long
dans un de ce pays hôte, avait duré quelques années, qui semblaient
maintenant avoir passé assez vite tout compte fait. De plus, personne
n’était réellement au courant de ses déboires, car lorsque quelque
chose lui arrivait, il avait appris à prendre sa pilule et à fermer sa
gueule. Trop parler nuit, avait-il appris très jeune. Donc, pas de
nouvelles, bonnes nouvelles, comme dit le proverbe. Chaque fois qu’il
réapparaissait dans le décor, il se contentait de dire qu’il
travaillait dans ces pays comme consultant en hôtellerie ou quelques
balivernes du genre, ce qui passait toujours avec un grain de sel chez
ceux qui le connaissaient bien. Une vérité un peu maquillée vaut
souvent mieux que la vérité toute nue, aussi longtemps qu’elle ne
cause pas de tort aux intéressés. C’est ce que Michel avait pour son
dire. Il
regardait les touristes prendre place autour de lui, remplissant peu à
peu toutes les tables disponibles. Les garçons de table se ruaient à
la rencontre des clients presque tous vêtus de leurs maillots de bain,
trimballant derrière eux leurs sacs de plage aux couleurs disparates,
plus souvent qu’autrement celles de leurs agences de voyage
respectives. Le contraste créé par les serveurs vêtus pour donner un
service trois couverts était amusant. Michel les regardait évoluer
avec adresse entre les tables, avec de grosses cafetières en argent
remplies de café à saveur locale. Leurs pantalons, aussi noirs que
leur café, contrastaient avec leurs vestes blanches immaculées. Ils
avaient tous ce sourire sincère qu’ont généralement les habitants
de îles lorsqu’ils sont au travail. Ils sont si heureux d’avoir un
travail qu’ils se conforment naturellement au règles silencieuses qui
stipulent que les problèmes, tu les laisses à la maison. Tout ce que
tu apportes au travail, à part toi-même, c’est ton sourire. Michel
entendit son nom prononcer au-dessus du babillage des touristes. Il se
retourna pour voir arriver le grand Henry, accompagné du petit André,
qu’il avait rencontré lors de son arrivée en République, dans des
circonstances assez loufoques. Celui-ci était québécois, mais vivait
là depuis plus de dix-sept ans et n’avait aucune intention de
retourner au Québec. Sa vie était ici et il avait une belle petite
famille aux couleurs locales tout en noir. Il était assez spécial pour
avoir attiré l’attention de Michel, qui ne se laissait pas
impressionner très souvent. Mais ce petit homme, qui ne pesait même
pas cinquante kilos, avait un air tellement débonnaire et assuré à la
fois qu’il en imposait par sa présence et sa vivacité d’esprit. Il
s’avéra plus tard que les deux hommes avait un peu suivi le même
itinéraire de vie, effectuant des séjours plus ou moins longs dans
différents pays d’Amérique du Sud, son dernier au petit André ayant
été de cinq ans dans un des pénitenciers les plus durs de Colombie
qui se nomme « Al Norte ». Après
qu’ils eussent fait plus ample connaissance, le petit André raconta
l’épisode qui avait suivi son arrestation à Bogota, par les flics véreux
de la police locale, qui l’avaient piégé alors qu’il profitait de
son forfait touristique dans cette ville reconnue pour ses trafiquants
de coca. Il avait été victime d’un vieux truc qui vise à refléter
les bons états de service des « fédérales » aux yeux des
Américains dans la lutcha contra las drogas, qui consiste à
vendre un peu de came à un innocent touriste en mal de sensation forte,
pour ensuite le prendre la main dans le sac et en faire un exemple. Cela
permet aux gros de respirer en paix et aux flics d’empocher leur
enveloppe mensuelle sans perdre la face aux yeux des Ricains, qui ne
sont pas dupes pour autant, mais se contentent de jouer le jeu eux aussi
pour ne pas faire de vague. Le
petit André s’était fait prendre avec une once du produit magique,
ce qui devait bien représenter une valeur de cent vingt dollars au prix
du marché local. Le tout lui valut une sentence de trente ans de
prison, desquels il purgea cinq années entières, isolé du reste du
monde, « Al Norte », au Nord. Les flics ne s’étaient
pas contentés de cela. Ils lui avaient brisé les deux jambes à coups
de bâton de base-ball, soi-disant pour connaître l’identité de son
fournisseur et pour savoir comment il comptait ramener son échantillon
au Canada. Ils croyaient bien qu’il venait en éclaireur pour de gros
bonnets canadiens. S’ils avaient vérifié, ils auraient su que son
billet d’avion devait le mener dans trois autres pays qui étaient sur
son itinéraire touristique. Il me raconta comment l’un d’eux lui
avait introduit le canon de son pistolet dans la bouche pour ensuite
relever le chien pour faire mine de tirer, alors que son partenaire, qui
se tenait derrière André, tira un coup avec une autre arme en
direction du plafond, ce qui eu l’effet escompté, celui de remplir la
pièce d’une odeur de merde bien justifiée. Les
cinq années passées dans ce pénitencier glacial lui avaient permis de
faire connaissance avec le « pot » colombien, qui est,
semble-t-il, d’une qualité exceptionnelle. Le seul hic c’est le
manque de papier pour rouler les « bats ». La qualité du
papier Colombien est exécrable. André, qui avait fait la connaissance
d’un prêtre québécois qui venait visiter les prisonniers de temps
à autres, s’était vu offrir une bible par le missionnaire,
chaleureux à l’idée de convertir un de ses concitoyens. Cela permit
à André de faire son cinq en fumant la moitié de la bible avec ses
compagnons de mauvaise fortune, qui appréciaient au plus au point les
vertus de ce papier à rouler d’une qualité exceptionnelle. Il
n’eut jamais à débourser pour fumer durant les années de sa
sentence, qui fut écourtée grâce à la révision de son procès après
que les deux flics aient avoué avoir un peu forcé la note sur son
importance dans un réseau de trafiquant imaginaire. Les
deux hommes avaient pris place à la table de Michel sans gêne, prenant
l’espace que Michel tenait pour acquit quelques instants plus tôt. Il
n’en fit pas de cas, étant plutôt heureux d’avoir de la
compagnie, car il avait beau ne pas se l’avouer, il se sentait bien
seul parmi cette foule de gens en vacances, s’amusant en famille. Le
sentiment de culpabilité envers Ginette se réanimait parfois
lorsqu’il était laissé à lui même. Il dut penser à l’hiver
pendant une seconde pour voir s’estomper tous ses remords. Il sentit même
un frisson le parcourir pendant cette seconde, ce qui acheva de le
convaincre du bien-fondé de sa décision d’être là. —
Salut Ginette, lança le petit André. Comment ça se présente ce matin ?
dit-il en faisant référence à la clientèle qui était arrivée dans
la nuit pour un séjour à l’hôtel cinq étoiles (dominicaines). Michel
ne releva pas l’allusion à Ginette, mais savait pertinemment que le
petit André connaissait bien ce sentiment qu’il ressentait seul parmi
cette foule d’étrangers. Henry, qui prétendait être l’expert et
leur patron à tous les deux, jaugea la foule de son œil de prédateur
averti avant de laisser tomber. —
Ça sent l’argent à plein nez. On fait la passe à matin. Faut pas
les laisser se réveiller. J’espère que les o.p.c. sont « su’l
spot ». Les
o.p.c. étaient les recruteurs de plage, qui harcelaient sans cesse les
clients de l’hôtel afin qu’ils viennent assister à une présentation
du club vacances de l’hôtel en question. Ils offraient deux
bouteilles de rhum ainsi que deux t-shirts à l’effigie de l’hôtel
pour que les gens assistent à une présentation qui ne devait durer que
quelques minutes, mais qui finissait souvent au bout de quatre heures,
après un combat déloyal avec des vendeurs de haut calibre déguisés
en retraités heureux d’avoir trouvé le bonheur sur cette île
enchanteresse, grâce au club vacance de l’hôtel R.C. Un
closer réussissait trois fois sur dix à faire sortir une carte
de crédit, qui était un pré-requis à la présentation, au client épuisé
par cette lutte inégale et imprévue, pour lui remettre ensuite son adhésion
au club vacances, une feuille de papier qu’il pouvait regarder pour
les deux semaines à venir en se demandant si les dix mille dollars US
qu’il venait de mettre sur sa carte allaient passer avant son retour
au pays et s’il avait encore une chance d’annuler. La plupart des
clients annulaient lors de leur retour, mais ils perdaient presque tous
leurs dépôts, qui étaient parfois substantiels et composaient la plus
grande partie des salaires d’Henry et compagnie. Le vrai nom pour
cette arnaque est vacances à temps partagé, time
sharing pour les initiés.
L’arnaque n’est pas dans le produit, mais plutôt dans la méthode
de la vente. Michel aurait le temps de constater les effets dévastateurs
de ce produit sur les vacances de certains touristes, qui en sont
presque venu aux coups avec leurs conjoints en plein milieu du boiler
room, communément appelé salle de vente en plein air, généralement
situé face à la mer pour faire rêver les gens. —
On est mieux de déjeuner pour être en forme, dit Henry. Je vous
invite. André
ne se laissa pas inviter deux fois. Il était rendu au buffet avant que
le grand eût fini de parler. Michel, qui ne connaissait pas encore les
us et coutumes de l’endroit, y alla plutôt mollo, se sentant encore
un peu ivre après sa soirée précédente au casino de l’hôtel où
il avait consommé plus que sa part de rhum dominicain, poison
impitoyable comme il apprendrait à le reconnaître par la suite. Le
déjeuner se déroula sans perte de temps, les vendeurs ne voulant pas
perdre leur place sur « la ligne », nom donné à la liste
d’attente où prenait place les noms des vendeurs que le gérant de
ligne désignait pour chaque client, qui arrivaient à tour de rôle
dans l’enceinte de la discothèque à ciel ouvert qu’occupait le boiler
room durant le jour, laissant la musique dominicaine occuper
l’endroit le soir venu. Michel
alla prendre sa place à une table où il prenait son training, comme
disait Don, le patron des vendeurs, un américain sans cœur qui
n’avait qu’une chose en tête, dépouiller le plus de gens possible
par tous les moyens possibles. C’était un escroc recherché dans son
pays pour des choses qu’il ne voulait discuter avec personne. Seul
peut-être Henry, qui avait réussi à s’en faire un ami, savait de
quoi il en retournait, mais de toute manière, les gens ici ne posaient
jamais de question. La moitié de ces vendeurs étaient des
opportunistes qui fuyaient quelque chose quelque part ou quelqu’un qui
voulait leur peau dans leur patelin d’origine. Ils parlaient tous deux
ou trois langues et vivaient à la dure dans ce pays macho. Les
petits groupes se formaient et tous n’avaient qu’une chose en tête :
vendre, vendre et revendre. Comme disait si bien Don : « Si
vous voulez refaire votre vie ici dans ce pays de boucaneros (qui
signifie boucanier en espagnol), vous avez besoin de dineros. Il
parlait l’espagnol comme une vache espagnole. Michel
et André étaient les deux seuls qui maîtrisaient la langue parmi le
groupe d’étrangers, sauf pour un ou deux Suisses-Italiens qui se débrouillaient
assez bien. Henry, de son coté, déployait tous les efforts possibles
pour dialoguer avec sa femme en espagnol, mais ses efforts ne semblaient
pas porter les fruits espérés. Celle-ci, cependant, s’était empressée
d’apprendre le français afin de tout comprendre de ce que son grand
crétin de mari pouvait manigancer. Les tables s’étaient remplies
soudainement de gens en maillots de bain avec leur verres de rhum punch
de bienvenue à la main, majoritairement des n.q., ce qui signifiait non
qualifié, soit que l’un des conjoints manquait à l’appel, soit que
les gens n’avaient pas de cartes de crédit. Il fallait les recevoir
quand même et prendre la chance de les « tourner », ce qui
impliquait de leur faire visiter l’hôtel et ses suites réservées au
club vacances. À
part tout le divertissement que pouvait lui apporter ce nouvel emploi et
ce nouveau pays, Michel se
demandait bien quelle aventure allait surgir de ce nouveau scénario que
la vie lui offrait.
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